Je vous ai parlé récemment des 3 volontaires de l'an II qui sont morts pendant la révolution (Charles Berger (mort en captivité 1799 ; Joseph Pilloud (Campagne d'Egypte 1800) et Jacques Berger (mort des suites de ses blessures 1794). A ces 3 décès, il convient de rajouter François Virieux (mort de maladie à Finale, Gênes en Italie).
Les guerres napoléoniennes n'ont pas épargné notre petit village de Rignat. En effet, 6 soldats ont péri pendant ces opérations :
- Henri Lapras à Trévise en Italie en 1805 (Campagne d'Italie)
- Georges Rougemont à Foggia en Italie en 1808 (Campagne d’Italie)
- Benoit Buffet à Roveredo/Rovereto en Italie en 1810
- Claude Folliat, à Zamora en Espagne en 1812 (campagne d’Espagne)
- Charles Couilloux, à Epinal dans les Vosges en 1814 (Campagne de France)
- Philibert Laurendet, à Agen, en 1814 (Campagne de France)
Leur parcours en détail ci-dessous.
On voit du pays avec nos Rignatis et on révise notre histoire de France !
Les hommes entre 20 et 25 ans devaient se faire recenser. Un tirage au sort déterminait qui allait partir à la guerre. Pour échapper à l'enrôlement, il y avait de nombreux stratagèmes :
- Des soldats se mutilaient (doigt coupé, incisives arrachées, etc..)
- Il fallait mesurer plus de 1,62 m – Napoléon va abaisser la mesure à 1,51 en 1813 pour récupérer plus de troupes – ne pas avoir un frère déjà sous les armes, ne pas être fils unique d'une personne de plus de 71 ans
- Convoler, puisque tout homme marié est exempté de service.
- Autre solution pour échapper aux armes : avoir une famille riche qui paie quelqu'un pour aller se battre à votre place, un moyen peu égalitaire mais tout à fait légal. Ainsi, la famille de Jean Marie Odet né en 1788 a payé Antoine Terrier de Bohas pour le remplacer. Antoine Terrier est mort en 1812 à Gérone pendant la campagne d'Espagne.
Georges Rougemont :
Il naît à Rignat le 13 décembre 1786, fils de Jacques et Marie Berger. Il décède à Foggia Italie le 19 août 1808, âgé de 22 ans.
Parcours militaire plausible de Georges Rougemont (1786–1808)
1. Jeunesse et contexte familial (1786–1806)
Né en 1786, Georges Rougemont grandit pendant la Révolution française.
En 1806, il a 20 ans, âge où il entre directement dans les classes concernées par la conscription impériale.
2. Conscription et incorporation (1806 ou 1807)
À partir de 1806, Napoléon recrute massivement pour les campagnes d’Italie et de Prusse. Les hommes nés en 1786 appartiennent à la classe de conscription de 1806.
Il est donc très probable qu'il a été tiré au sort en 1806, puis dirigé vers un dépôt d’infanterie du 101ᵉ régiment, où il suit 2 à 4 mois d’instruction (maniement du fusil modèle 1777, marches, discipline de campagne).
À 20 ans, il correspond parfaitement au profil recherché pour l’infanterie de ligne.
3. Envoi au 101ᵉ de ligne – Campagne d’Italie du Sud (fin 1806 – 1807)
Les bataillons du 101ᵉ régiment sont envoyés soutenir l’armée française dans le Royaume de Naples, alors sous contrôle français.
Le 3ᵉ bataillon, auquel il appartient, sert essentiellement : dans les Pouilles, autour de Foggia, Manfredonia, Bari…
Sa mission :
- occupation, maintien de l’ordre, pacification du territoire, protection des convois et dépôts français.
Les combats sont rares, mais les marches sont longues et les conditions sanitaires pénibles.
4. Année 1808 : service en garnison dans les Pouilles
À 22 ans, Georges Rougemont est un jeune soldat probablement en service depuis un an environ.
En 1808, les troupes françaises en Italie du Sud sont décimées par :
- le paludisme, les fièvres typhoïdes, la dysenterie, les conditions de logement insalubres.
La région de Foggia est particulièrement réputée pour ses fièvres pernicieuses.
5. Maladie, hospitalisation et décès (août 1808)
- 7 août 1808 : il est admis à l’hôpital militaire de Foggia.
À cette époque, mettre un soldat à l’hôpital signifie que la fièvre est sévère ou persistante depuis plusieurs jours.
- 19 août 1808 : décès après 12 jours d’hospitalisation.
Ce délai est typique des fièvres paludéennes graves ou d’une infection aiguë.
Son décès survient donc moins de deux ans après son incorporation, dans une période où les maladies font plus de victimes que les combats.
Charles COUILLOUX :
Il est né le 28 avril 1793 à Rignat, fils de Didier et Reine Catin.
Le 6 janvier 1814, il décède à Epinal Vosges à l'age de 21 ans.
Transcription de son acte de décès : ACTE N° 8
L’an mil huit cent quatorze, le sept du mois de février, à dix heures du matin,
devant nous, Claude Charles Nicolas Delaunay, maire faisant fonctions d’officier de l’état civil de la commune de l’Épinal, canton de l’Épinal, département des Vosges, sont comparus les sieurs : Dieudonné Hyacinthe Dominique Abram, administrateur de l’hospice civil d’Epinal y résidant, âgé de quarante-trois ans, et
Joseph Laurent Vagnet, commissaire de police au dit lieu, âgé de quarante-deux ans, lesquels nous ont déclaré que Charles Couilloux, soldat au septième régiment d’infanterie de ligne, quatrième bataillon, troisième compagnie, né à Rignat département de l’Ain, passant en cette ville, faisant partie d’une évacuation de militaires malades et blessés de l’armée (ils ignorent les noms et prénom de ses père et mère), est décédé le jour d’hier, à une onze du soir, en la maison Numéro 78, section G.
Et ont les déclarants signé avec nous le présent acte, après lecture faite.
Signatures :
Vagnet — Abram — Launay
Voici le contexte historique probable dans lequel le soldat Charles Couilloux, natif de Rignat, soldat au 7ᵉ régiment de ligne (3ᵉ compagnie), est décédé à l’hôpital d’Épinal le 6 janvier 1814 :
Contexte : la Campagne de France (1814)
En 1814, la France impériale de Napoléon Ier faisait face à une invasion directe par les armées coalisées (principalement autrichiennes, prussiennes, russes et alliés) après la défaite française à Leipzig en octobre 1813. Ces armées pénétrèrent en France à la fin de 1813 et au début de 1814 dans ce que l’on appelle la Campagne de France (décembre 1813–mars 1814), marquant le déclin de l’Empire napoléonien.
• Début janvier 1814, des combats intenses se déroulaient sur le territoire français contre les forces coalisées, avec notamment des engagements près de Langres, Bar-sur-Aube, Brienne et dans le nord‑est de la France.
• Le 1ᵉʳ janvier, Blücher traversa le Rhin et marcha vers Nancy ; le 3 janvier les Alliés occupèrent Montbéliard ; le 7 janvier ils entrèrent à Dole, et plusieurs villes stratégiques de l’Est étaient tombées aux mains ennemies.
Rôle du 7ᵉ régiment de ligne
Le 7ᵉ régiment de ligne faisait partie des unités de l’Armée française en 1814, mobilisées dans le cadre de cette campagne de défense du territoire contre les forces coalisées. L’armée française à cette période était affaiblie, en grande partie reconstituée rapidement à partir de restes de régiments et de levées de conscrits, et engagée dans des combats difficiles.
Décès à l’hôpital d’Épinal : causes probables
Épinal (dans les Vosges) était sur le chemin de la retraite et du regroupement des troupes françaises dans les premiers jours de 1814 et fut un lieu où de nombreux soldats malades ou blessés furent mis en traitement ou évacués.
Les causes les plus courantes des décès de soldats dans les hôpitaux à cette époque étaient :
- Blessures de combat, parfois survivantes jusqu’à plusieurs jours avant de succomber.
- Maladies infectieuses (typhus, fièvres, dysenteries) sévissant dans les camps et convois de troupes, particulièrement en hiver. C’est très documenté pour cette période où des milliers de soldats revenant d’Allemagne étaient malades et mouraient dans les hôpitaux français.
- Épuisement et conditions sanitaires difficiles dans les formations sanitaires de l’arrière‑front lors de la campagne.
Étant donné que Charles Couilloud est décédé à un hôpital (et non immédiatement au combat), il est très plausible qu’il soit mort des suites de blessures ou d’une maladie contractée lors de la campagne, dans un contexte d’épidémies et d’épuisement largement répandu parmi les troupes françaises à cette période.
Claude FOLLIAT :
Né le 7 juin 1787, fils de Joseph et Marianne Pilloud.
Il décède à l'hôpital de Zamora le 30 mai 1812, âgé de 25 ans.
Soldat de l’Empire (Premier Empire)
Voltigeur – 1ère compagnie, 3ᵉ bataillon – 101ᵉ Régiment d’infanterie de ligne
Les voltigeurs étaient des fantassins d’élite, légers et rapides, sélectionnés pour leur agilité et leur adresse au tir. Ils servaient souvent en tirailleurs en avant de la ligne.
Contexte du 101ᵉ RI en 1812
En 1812, le 101ᵉ RI participe à la campagne d’Espagne, notamment dans la région de Castille-et-Léon, où les troupes françaises occupent plusieurs villes tout en faisant face à une guérilla constante. Les combats, les marches forcées, la chaleur et surtout les maladies font autant de victimes que les engagements militaires.
Hospitalisation et décès
- Lieu d’hospitalisation : Hôpital militaire de Zamora (Espagne)
- Date d’admission : 27 mai 1812
- Date de décès : 30 mai 1812
- Cause du décès : Fièvre (probablement typhus, typhoïde, ou fièvres « des hôpitaux » très fréquentes dans la campagne d’Espagne)
Les hôpitaux militaires espagnols en 1812 sont surchargés. Les fièvres contagieuses y provoquent des taux de mortalité extrêmement élevés. Nombre de soldats meurent sans avoir été blessés au combat, victimes d’épidémies.
Philibert Laurendet :
Il naît le 27 juin 1790, fils de Jean et Jacquemine Morelet. Il décède le 30 avril 1814 à Agen, âgé de 23 ans
Transcription acte de décès n° 18 – Laurendet Philibert
L’an mil huit cent quinze, le vingt-huit du mois de décembre, par devant nous Joachim Cartier, adjoint et officier de l’état civil de la commune de Rignat département de l’Ain, canton de Pont-d’Ain, ont comparu Messieurs […], exécuteur d’un acte de décès et copie d’extrait mortuaire de Laurendet Philibert, canonnier à la 11ᵉ compagnie du 2ᵉ régiment d’artillerie à pied, natif de Rignat, canton de Pont-d’Ain, département de l’Ain,
lesquels nous ont déclaré que le cinq du mois d’avril 1814, est décédé le 30 du dit mois d’avril 1814, à l’hôpital militaire d’Agen, des suites de fièvres. Je soussigné économe du dit hôpital certifie ledit décès est certifié par l’extrait mortuaire ci-présent et conforme au registre d’entrées dans ledit hôpital, fait à Agen le 30 avril 1814 et signé Brachet, sur un registre des guerres de l’année […], à l’heure du […].
Et les déclarants ont signé avec nous le présent acte, après que lecture leur en a été faite.
Guerre, soldat, commissaire des guerres chargé de la police de l’hôpital d’Agen, certifie que la signature ci-dessus est celle de Brachet reconnue et que le Sieur […], a signé le 30 avril 1814, le certificat mortuaire ci-présent conforme.
Signé : Cartier, adjoint.
Canonnier à 14ème compagnie du 2ème régiment d’artillerie à pied
Entré à l’hôpital militaire le 5 avril 1814 où il décède le 30 avril 1814 par suite de fièvre.
Ce que permettent de dire les sources :
- Le 2ᵉ régiment d’artillerie à pied a participé à la campagne de France en 1814 ; après le rappel en France il a été réorganisé à Besançon puis dirigé vers La Fère (donc ses éléments ont circulé entre places comme Besançon, La Fère, et les itinéraires de la campagne)
- En avril 1814 la situation était chaotique (campagne de France, abdication début avril) : beaucoup de malades/morts furent concentrés dans les grands hôpitaux parisiens (Val-de-Grâce, Hôtel-Dieu, la Salpêtrière, etc.) mais aussi dans des hôpitaux de garnison et ambulances partout sur l’itinéraire des corps d’armée.
Henri LAPRAS ou LAPRAT :
Henri Laprat, né à Rignat, le 9 mai 1777, fils de Marie Joseph et Marie Bottex. Il meurt à Trévise en Italie le 26 novembre 1805 âgé de 28 ans.
demeurant à Rignat, est conscrit de l’an VI.
Il entre en service le 2 messidor an XI (21 juin 1803) au 56ᵉ régiment d’infanterie de ligne.
Blessé au combat le 3 frimaire an XIV (24 novembre 1805), il décède à l’hôpital de Trévise le 5 frimaire an XIV (26 novembre 1805).
Son frère, conscrit de 1813, est placé provisoirement en fin de dépôt.( signifie généralement qu’il est maintenu à l’arrière (souvent pour raison de santé, de surnombre ou en attente d’affectation).
Le décès à Trévise correspond très probablement aux suites de la campagne d’Italie de 1805, dans le contexte des opérations précédant ou suivant Austerlitz.
Buffet Benoît, né le 21 février 1787 à Rignat, fils d’Antoine et de Marthe Catin.
Il décède le 26 janvier 1810 à l'age de 23 ans.
Conscrit de 1807.
Incorporé au 101ᵉ régiment d’infanterie de ligne le 19 février 1807, matricule 2339.
En garnison à Rimini en octobre 1808.
Sert comme grenadier.
Décédé à l’hôpital de Roveredo le 26 janvier 1810.
Le 101ᵉ de ligne est engagé en Italie et dans les Provinces illyriennes à cette période ; les décès en hôpital (Roveredo/Rovereto) sont fréquents, souvent dus aux maladies plus qu’aux combats.
Soldat d'infanterie, canonnier, voltigeur
Article du Point Publié le 01/10/2022
« Un nouveau livre passionnant paru aux éditions Perrin revient sur les moyens employés par les Français pour éviter d'aller mourir sur les champs de bataille de Napoléon Ier. Dans Les Mythes de la Grande Armée, François Houdecek, un des coauteurs, spécialiste des questions militaires sous l'Empire, lève le voile sur ces différents stratagèmes, légaux ou non, qui permirent à certains de passer entre les vagues de mitraille. Si ces cas de résistance, d'insoumission ou de désertion étaient bien réels, ils étaient loin d'être majoritaires – près de 2,4 millions d'hommes ont servi dans les rangs de l'armée de 1792 à 1815.
Pour les jeunes Français, le système d'enrôlement date du Directoire, juste avant l'Empire : les hommes âgés de 20 à 25 ans sont tenus de se faire recenser, avant d'être convoqués au conseil de recrutement qui procède par tirage au sort. Un petit numéro, vous voilà bon pour le service, tandis qu'un grand numéro vous bascule dans la réserve jusqu'à vos 25 ans révolus, à condition toutefois d'être apte au combat. Et c'est là que vous avez une chance d'éviter de partir pour le front.
Des motifs d'exemption aussi divers que variés
Les motifs d'exemption de service sont en effet nombreux, rappelle François Houdecek : il faut mesurer plus de 1,62 m – Napoléon va abaisser la mesure à 1,51 en 1813 pour récupérer plus de troupes – ne pas avoir un frère déjà sous les armes, ne pas être fils unique d'une personne de plus de 71 ans, ni prêtre ni travailler dans une manufacture d'armes ou une industrie stratégique…
À cela s'ajoutent les exemptions médicales qui donnent lieu à toutes les combines possibles, comme on le voit dans toutes les armées… « Les recruteurs doivent faire face régulièrement à des cas de myopie, de surdité, d'incontinence, de douleurs articulaires ou musculaires et, en terre non francophone, comme en Bretagne ou en Belgique, des jeunes qui disent ne pas comprendre la langue, explique l'historien François Houdecek. Plus grave, certains achètent des potions qui provoquent des malaises, des problèmes gastriques ou ophtalmologiques… C'est ainsi qu'un élève en médecine est arrêté en 1807 pour avoir vendu une poudre corrosive qui a failli rendre aveugle plusieurs jeunes hommes. » Sans compter ceux qui se mutilent en se coupant une partie de l'index droit, qui sert à tirer au fusil, ou s'arrachent les incisives, nécessaires pour déchirer la cartouche.
Mais la meilleure solution reste encore de convoler, puisque tout homme marié est exempté de service. Il suffit donc de trouver son double avant la conscription et les jeunes Français sollicitent le réseau familial et les amis, quitte même à épouser une femme plus âgée… On voit ainsi se développer sous l'Empire des agences matrimoniales qui n'hésitent pas à proposer des unions parfois très mal assorties : en 1809, la préfecture du Nord déplore dix-huit mariages entre des jeunes gens et des femmes très mûres, dont l'une compte 99 ans ! Pour tenter de limiter les abus, les autorités finissent par exempter uniquement les jeunes en passe de devenir père…
Payer pour être remplacé
Autre solution pour échapper aux armes : avoir une famille riche qui paie quelqu'un pour aller se battre à votre place, un moyen peu égalitaire mais tout à fait légal. Encore faut-il avoir les moyens, car plus on avance dans l'Empire, plus la facture monte, comme on peut s'en douter : le prix du sang s'élève à 10 000 francs pour un remplaçant, une fortune quand on sait qu'un ouvrier gagne en moyenne 60 francs par mois – ce qui équivaut le ticket de remplacement à plus de 200 000 euros de nos jours. Ce type de contrat – passé devant notaire – concerne une minorité de 4,5 % des effectifs entre 1806 et 1810. Et si on dispose de moins d'argent, on peut toujours tenter de soudoyer les autorités pour permuter les numéros, car les municipalités ou l'administration impériale sont loin d'être incorruptibles…
Dernière solution, refuser carrément la conscription ou déserter pendant les campagnes militaires. Très risqué, car les autorités luttent sans merci contre le taux d'insoumission qui atteint 28 % sur le territoire de l'ancienne France, avec des pointes dans le Massif central ou les Pyrénées. Il faut dire que les réfractaires peuvent souvent compter sur la famille ou les villageois pour les cacher et les ravitailler, rendant le travail des gendarmes plus compliqué, à moins qu'ils ne tombent dans le brigandage. Plus l'Empire vacille, plus les conscrits se rebellent ou les soldats désertent, notamment en 1813, certains rentrant carrément chez eux dès la nouvelle de l'abdication connue au printemps 1814. »